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Retour vers Le cothurne étroit

Versus vitæ

[Jean-Michel Basquiat] [Georges Brassens] [Jeanne Calment] [Charb] [Auguste Comte] [John Horton Conway] [Savinien de Cyrano de Bergerac] [Félix Fénéon] [Bernard Le Bouyer de Fontenelle] [Anne Frank] [Youri Gagarine] [Indira Gandhi] [Gavroche] [Olympe de Gouges] [William Herschel] [Alfred Jarry] [Jean Ier] [Louis XVII] [Mathusalem] [Guy Môquet] [Wolfgang Amadeus Mozart] [Gérard de Nerval] [Georges Perec] [Marguerite du Périer] [Alexandre Pouchkine] [Raymond Poulidor] [Christian Ranucci] [Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur] [Bobby Sands] [Alan Turing] [Lord Voldemort] [Amy Winehouse]

Jean-Michel Basquiat (1960–1988)

Avec ses graffs il rend New York un peu moins grise.
Grâce à Andy Warhol il devient ce qu'il vise
Et se vend aujourd'hui des millions chez Christie's.


Georges Brassens (1921–1981)

Déjà tout jeune à Sète il aime la musique
Mais sa réputation est mauvaise. À vingt ans
Il part seul à Paris. Il se donne le temps
De parfaire son style acerbe et poétique.
Enfin le succès vient : de Jeanne aux bancs publics,
Du gorille à Margot, tous l'aiment, sauf les flics.
Comble pour cet anar, il devient un classique.


Jeanne Calment (1875–1997)

Elle est née un dimanche en Arles, dans le temps
Des premiers pas de la Troisième République.
Elle a vu le début de l'école publique
Et Dreyfus part au Diable au jour de ses vingt ans.

Elle épouse un bon gars, tous deux sont très contents.
Elle aime l'art, le sport, le vin et son physique.
Elle perd bien trop tôt, hélas, sa fille unique
Et son seul petit-fils meurt dans un accident.

Ce n'est qu'à septante ans qu'elle a le droit de vote.
Vingt ans plus tard on prend son logis en viager
Sans savoir à quel point c'est un contrat piégé.

Elle passe cent ans, cent dix, cent vingt... On note
Que personne à ce jour n'a vécu plus âgé.


Charb (1967–2015)

Il n'aime pas les gens mais les croque un peu tous.
Il peut, en tant que chef, dire « je suis Charlie »
Quand il doit faire un choix de dessins qu'il publie.
Prêt à mourir debout plus qu'à vivre à genoux,
Il tombe sous les coups des islamistes fous.


Auguste Comte (1798–1857)

Si ce vrai fils de la Révolution Française
Perd la foi vers treize ans, il entre à l'X à seize.
Prof de maths, il ne croit qu'à l'esprit positif.
Il touche un peu à tous les champs des connaissances
Dont la sociologie, et donne un ordre aux sciences.
Au bien de tout le monde il voue un culte actif.


John Horton Conway (1937–2020)

Il veut faire des maths depuis qu'il a onze ans.
Les nombres peu banals au début vont lui plaire :
Surréels, transfinis, et bien sûr les très grands.
Vers ses trente ans il crée un monde cellulaire
Qui en un rien de temps devient très populaire.
Un de ses livres fait gagner à bien des jeux,
Les autres sont plutôt pour ses pairs, les matheux.
Il prouve par l'absurde et par la pandémie
Que l'on peut aussi perdre au grand jeu de la vie.


Savinien de Cyrano de Bergerac (1619–1655)

Pas Gascon malgré tout ce qu'on a pu vous dire,
Du Soleil, de la Lune, il a vu les empires.
Philosophe et rimeur, bretteur et musicien,
Au vrai sens de ce terme il fut un libertin.


Félix Fénéon (1861–1944)

Aux bureaux de la Guerre il débute à Paris.
Il risque un temps le bagne avec trente anarchistes,
Jette un œil neuf sur l'art dans tout ce qu'il écrit,
Dit Signac et Seurat néo-impressionnistes.
C'est grâce à lui qu'on lit Rimbaud, Joyce ou Jarry.
Ce roi des billets courts eût pu dire en trois lignes :
Félix fut un critique habile à la vue claire,
Anar pas pour son bien, ne cherchant pas à plaire.
Du banal fait divers il fit un genre digne.


Bernard Le Bouyer de Fontenelle (1657–1757)

En plein cœur du Grand Siècle il naît en Normandie.
Il se montre à vingt ans un bien piètre avocat,
Fait un bide à Paris avec ses tragédies,
Quant à sa poésie on n'en fait pas grand cas.

Il trouve enfin sa voie et brille en écrivant
Les Entretiens sur la pluralité des mondes.
Ce grand livre ouvre à tous le droit d'être savant
Et c'est un peu déjà les Lumières qu'il fonde.

De science et de français double académicien,
Quand à près de cent ans il achève sa ronde
Il reste un vrai Moderne et n'a rien d'un Ancien.


Anne Frank (1929–1945)

Bientôt après sa mort son vœu se réalise :
Son journal publié, qu'on l'aime, qu'on la lise.


Youri Gagarine (1934–1968)

Charmeur, pilote habile, un moral de champion,
Il passe avec Vostok deux heures dans l'espace
Qui hissent la Russie à la première place.
Sept ans plus tard il meurt dans le crash d'un avion.


Indira Gandhi (1917–1984)

En marchant dans les pas du grand Nehru, son père,
Elle est de ceux par qui l'Inde a pu s'affranchir.
Hissée au plus haut rang de l'État elle espère
En faire un pays neuf. Sans se laisser fléchir,
Par la force et le tact tour à tour elle opère.
Elle a de vrais succès, malgré de nombreux hics,
Mais meurt d'avoir violé le Temple d'Or des sikhs.


Gavroche (1820–1832)

L'enfant des Thénardier expert en cavalcade
Habite l'éléphant, meurt sur la barricade.


Olympe de Gouges (1748–1793)

Veuve dès dix-huit ans, ce bel esprit très libre
Défend les droits des noirs, du peuple et de la femme
Dans des pièces, pamphlets, écrits de tout calibre.
La Terreur la condamne à mort comme une infâme.
Plus d'une féministe à ce jour s'en réclame.


William Herschel (1738–1822)

Il est né près d'Hanovre. Instruit grâce à son père,
À dix-huit ans à peine il part pour l'Angleterre.
Il vit de sa musique en tant que professeur
Et se fait vite un nom comme compositeur.
Son rêve est, dans la nuit, la chasse à la comète.
Mais il est bien plus fort : il trouve une planète !
Puis de la Voie Lactée il trace le contour
Et ce n'est pas la fin : il découvre un beau jour
La lumière infrarouge. Une tête bien faite...


Alfred Jarry (1873–1907)

Poète de l'absurde, auteur, graveur parfois,
On se souvient de lui pour le Père Ubu roi,
Pour ses mots crus, les jeux de sa verve caustique
Et, depuis qu'il est mort, pour la 'Pataphysique.


Jean Ier (1316–1316)

 


Louis XVII (1785–1795)

Dauphin, prince royal, premier en succession,
Prisonnier, orphelin d'une révolution.


Mathusalem (687–1656 après la Création)

On apprend dans la Bible, au cinq de la Genèse,
Qu'il est né quand son père a soixante-cinq ans.
Quand son fils à lui naît il a trois fois autant,
Puis il vit encor près de huit siècles, à l'aise.

On en trouve un peu plus : que Lamech est le nom
De son fils et Hénoch celui de son cher père,
Qu'il a d'autres enfants — oui mais combien ? mystère —
Et c'est à peu près tout ce que dit le canon.

Un bon nombre de gens, sur ce grand patriarche,
Sait en tout et pour tout qu'il a vécu très vieux
Mais le fils de son fils on le connaît bien mieux :
C'est Noé, qui sauva les bêtes dans son arche.

À la fin du Déluge il n'est plus là pourtant.
Il est sans doute mort plus tôt la même année,
À moins qu'il n'ait cru bon de se mettre en apnée
Sans se douter que l'eau serait là si longtemps.

Qui veut en dire plus au sujet de sa vie
Doit inventer le reste à partir de ce peu.
On n'est plus dans la Bible, on entre dans le jeu.
Voilà pour ce qui suit à quoi je vous convie.

Pour ne pas donner prise à ces théoriciens
Qui croient qu'ils ont tout vu, je vous dis tout de suite,
Si le vieux père Hugo veut bien que je le cite,
Que ceci se passait dans des temps très anciens.

La Terre à ce moment tourne trois fois plus vite :
Un jour dure, du coup, huit heures à peu près.
Quand on se met au lit, on s'endort juste après
Car la nuit est trop courte, hélas, pour qu'on s'agite.

C'est sans doute pour ça qu'il faut dans les cent ans
Pour faire un seul enfant. Par un grand coup de chance
Tout le monde vit vieux sans quoi, sans descendance,
La race s'éteindrait en moins que rien de temps.

Tout là-haut dans le ciel la Lune est bien plus proche.
Elle apparaît plus grosse à nos yeux, c'est normal,
Aussi quand elle est pleine on n'y voit pas trop mal :
On peut lire le soir sans allumer de torche.

Le Soleil, pour sa part, nous chauffe un peu moins fort :
Trop jeune, il peine encore à brûler l'hydrogène.
Mais en fait ce n'est pas une très grande gêne
Si l'on prend soin de mettre un manteau quand on sort.

Plus loin, on touche au bout de la voûte céleste.
Ce que l'on peut y voir n'a pas beaucoup changé.
Pas de Polaire au nord car le pôle a bougé
Mais à des détails près on trouve tout le reste.

Le décor est en place, il nous faut des acteurs.
Si l'on en croit Buffon, Cuvier et tous les autres,
Leur taille et leur aspect sont assez loin des nôtres.
De quoi troubler nos sens et donner corps aux peurs.

Tout au fond de la mer, sur lit de coccolithes,
Un calmar de vingt pieds guette au sein des coraux.
Il ouvre un large bec ceint de trois rangs de crocs
Et se taille un festin dans un banc d'ammonites.

Dans les airs, le lourd vol de l'archéoptéryx
Qui rase au point du jour les troncs des sigillaires
Sous le lent va et vient de ses muscles alaires
Porte une ombre âcre et dense où l'on voit poindre un ptyx.

Sur le sol, dans un bois sépulcral et macabre
Où des T. rex géants font la chasse aux raptors,
On bute à chaque pas contre les os des morts
Quand on fuit sans espoir le tigre à dents de sabre.

C'est là que Dieu crut bon de bannir ses enfants
Pour punir l'un d'entre eux de trop aimer les pommes.
Ce lieu sombre et sans joie est donc le lot des hommes
Qui rêvaient pour leurs fils de matins triomphants.

Ils bâtissent en bois des isbas ou des huttes
Pour se garder du vent, de la pluie et du froid.
Quand se trouve une grotte, un antre, un bon endroit,
Ils tentent de le prendre au prix de folles luttes.

Je ne sais s'ils vont nus ou habillés de peaux.
Peut-être ont-ils du lin, du chanvre ou de la laine
Dont ils se font des fracs et des robes à traîne ?
Je les verrais très bien sous de tels oripeaux.

Sur un grand feu de tourbe ils font cuire leur soupe
De fève et de pois chiche au râble de lapin,
Puis ils vont déguster sur des tranches de pain
Un fromage bien fait qui se vend à la coupe.

Le soir à la veillée on se parle à mi-voix.
Dans un coin les plus vieux donnent des cours d'histoire.
Elle est si brève alors qu'ils l'ont toute en mémoire
Mais ils brodent quand même un peu plus chaque fois.

Quand d'une flûte en os sort une chaude note,
Quand un barde se lève et se met à chanter,
Dans la nuit tout se tait pour mieux les écouter
À moins que quelqu'un crie : « ah, c'est ta faute, il flotte ! »

Si le temps semble long parfois pour les moins grands
Ils jouent au jeu de l'oie, au loup, à la chandelle,
À Caïn contre Abel, au whist, à la marelle
Ou bien à d'autres jeux sans le dire aux parents.

Tel est le cadre où j'aime à croire que notre homme
A suivi son destin sans se prendre le chou.
Il a fait son travail, n'a pas quitté son trou.
Bon père et bon époux presque mille ans, en somme.

Hélas ! Le cœur de l'Homme est porté vers le Mal
Et Dieu se mit en rogne au point d'ouvrir la bonde
En l'an mille six cent cinquante-six du monde.
Il ne reste plus rien, suite au retrait de l'onde,
De ce parcours si long mais au fond très banal.


Guy Môquet (1924–1941)

Militant communiste, il est mort pour ce crime.
Au lycée, en histoire on lit sa lettre ultime.


Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)

Grâce au don que très tôt son père repéra,
Il fut dès ses six ans une gloire en Autriche.
La musique qu'il laisse en tout genre est fort riche :
Sonate, concerto, de chambre ou d'opéra.


Gérard de Nerval (1808–1855)

Grâce à Faust, qu'il traduit quand il n'a pas vingt ans,
Il se fait vite un nom. Les pièces qu'il publie,
Ses nouvelles, ses vers, noirs ou gais, sont chantants
Mais ce grand voyageur en proie à la folie
Se pend au soleil noir de sa mélancolie.


Georges Perec (1936–1982)

Jeune orphelin de guerre élevé par sa tante,
Il écrit des romans où le manque est la loi.
Chaque livre qu'il donne est un défi qu'il tente :
De l'intime au savant, du drame à la détente,
Son œuvre est de la Vie un long mode d'emploi.


Marguerite du Périer (1593–1598)

Marguerite vécut l'espace d'un matin.


Alexandre Pouchkine (1799–1837)

Jeune homme pas très beau, mal aimé par sa mère,
Il subit pour ses vers un exil bien cruel.
Dans Eugène et Boris sa langue est forte et claire.
Plus grand poète russe, il meurt dans un duel.


Raymond Poulidor (1936–2019)

Fils de fermiers creusois, à vélo dès l'enfance,
Après ses vingt-quatre ans c'est en pro qu'il se lance.
Il grimpe au moins dix fois le podium d'un grand tour.
Il est comme Anquetil le grand champions du jour
Et quand au Tour de France il rate la victoire,
Même sans maillot jaune il a droit à la gloire.
Sous le nom mal choisi de l'Éternel Second
On aime ce bon gars qui n'est jamais bougon
Tant les « vas-y Poupou ! » restent dans la mémoire.


Christian Ranucci (1954–1976)

A-t-il assassiné la petite Rambla ?
A-t-il eu le malheur de passer près de là ?
Personne ne le sait mais sa tête roula.


Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur (1799–1874)

Petite fille, elle est bien loin d'être un modèle
Dans sa famille noble et très proche du tsar.
À vingt ans, à Paris, ce n'est pas une star
Quand elle épouse un comte à peine plus vieux qu'elle.
Lorsque ses huit enfants sont à leur tour parents,
Elle écrit des romans où les petits vont lire
Qu'il faut être bon, juste et respecter les grands :
Un vrai succès mondial, ce n'est rien de le dire.


Bobby Sands (1954–1981)

Il se bat pour l'IRA mais est vite arrêté.
En grève de la faim car il est mal traité,
Il meurt un mois après être élu député.


Alan Turing (1912–1954)

Il soumet le calcul aux lois de la logique.
Sa machine, un concept un tant soit peu magique,
Se mue en temps de guerre en arme stratégique.
Plus tard il étudie la forme biologique.
Une pomme croquée lui vaut sa fin tragique.


Lord Voldemort (1926–1998)

Enfant, c'est un très bon élève de Poudlard,
Sérieux quoiqu'un peu froid, un digne Serpentard.
Mais la peur de la Mort trouble son caractère.
Il pousse au plus haut point la honte de son père.
S'étant fait un surnom grâce à une anagramme,
Il choisit des objets pour y cacher son âme
Et se lance à l'assaut du monde en vrai démon.
Il est Celui dont nul ne doit dire le nom.


Amy Winehouse (1983–2011)

Back to Black fait connaître au monde sa voix rauque
Mais en-dehors du jazz son existence est glauque
Et se finit trop tot dans l'alcool et la coke.


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© Nicolas Graner – avril 2020

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Dernière modification le 05/08/2020.