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Avatars de Nerval

Exercice de style

Francis Assaf

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Malgré le soleil de plomb de midi, je me sens tout ténébreux. Veuf de fraîche date, je demeure inconsolé, tel un prince d'Aquitaine dont on vient d'abolir la tour. Stella, ma seule étoile, est morte. Sans les voir, je regarde passer les autobus ; complets, les uns après les autres. Enfin, l'autobus S ! Malgré ce soleil noir de mélancolie qui m'habite, je saute sur la plate-forme, serrant sur mon cœur mon luth incrusté d'étoiles, celui que m'offrit Stella, dans un temps si lointain...

Il fait toujours nuit en moi, comme dans un tombeau. J'aperçois pourtant un grand jeune homme dégingandé, à la tête perchée sur son cou trop long. Ça ne me console pas, mais je trouve un peu bizarre, même comique, la tresse qui entoure la coiffe de son chapeau. Je suis tiré de ma rêverie mélancolique par le bruit d'une altercation entre ce dadais et un autre passager, qu'il accuse de lui marcher sur les pieds chaque fois que quelqu'un monte ou descend. Dieu ! Qu'il fait chaud ! Cet autobus S est un tombeau surchauffé ! Ah ! Si je pouvais retourner avec Stella dans le Pausilippe, ce lieu où finissent les chagrins, devant la somptueuse mer d'Italie ! Ces cascades de fleurs, dont le souvenir plaisait tant à mon cœur désolé ! Cette treille croulant sous le poids des roses et des grappes !

Ah ! Le gandin a trouvé une place assise, alors que moi je poireaute toujours sur la plate-forme. Il va s'y jeter, me laissant à mes incertitudes : suis-je amour ou Phébus ? Le Phébus en question tape de plus en plus fort. Non : suis-je Lusignan ? Mais lequel ? Le Poitevin ou le roi de Chypre ? d'Arménie ? Non : je suis le tragique Biron, le désillusionné de Childe Harold ; comme lui j'aspire à une illusoire chevalerie. Ce n'est pas le baiser de la reine qui me rougit le front, mais cette infernale chaleur ! Ah ! cette grotte marine de la côte napolitaine où nageaient jadis les sirènes. J'y ai tant rêvé...

Et puis, deux heures plus tard... J'erre dans les parages de la gare Saint-Lazare, cour de Rome. Et puis je LE revois ! Cette fois en compagnie d'un cornichon de son espèce, qui lui dit : « Tu devrais faire remonter de deux centimètres le bouton du haut de ton pardessus. » Un pardessus, par cette chaleur ! Autant traverser l'Achéron (ce que j'ai fait deux fois, d'ailleurs), avec mon luth — ma lyre d'Orphée — les soupirs de la sainte et les cris de la fée, je les imite parfaitement. C'est au moins ça...


L'histoire est la même que celle que Raymond Queneau (1903-1976) raconte de 99 façons différentes dans son livre Exercices de style.


© Francis Assaf – 2019